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Podcast : Pourquoi Lisons-nous ?

J’adresse dans ce podcast une question qui est peu posée, et qui me semble fondamentale : Pourquoi lisons-nous ? , et la soif et le besoin qu’a l’espèce humaine de trouver des réponses à ses questions, avec en guest star notre ami Homo Habilis.

Vous pouvez écouter ce podcast en live en cliquant sur le bouton Play en haut, téléchargez le MP3 en cliquant sur Download, ou le récupérer dans iTunes directement.

Voici le texte de Voltaire, Histoire d’un bon Brahmin (écrite en 1761) que je cite :

Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant; de plus il était riche, et partant il en était plus sage encore : car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile, et assez pauvre.

Le bramin me dit un jour: « Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi. Il me répondit: « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j’enseigne les autres, et j’ignore tout; cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps; je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité. Je suis composé de matière; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée; j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché : je ne sais pourquoi j’existe. Cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points; il faut répondre; je n’ai rien de bon à dire; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

« C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou, ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. » Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question : Je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus : je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons : les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie et se moquer des hommes; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes; tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. »

L’état de ce bon homme me fit une vraie peine: personne n’était ni plus raisonnable ni de meilleure foi que lui. Je conçus que plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son cœur, plus il était malheureux.

Je vis le même jour la vieille femme qui demeurait dans son voisinage : je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question : elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son cœur, et, pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes.

Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis: « N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien, et qui vit content? – Vous avez raison, me répondit-il; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. »

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste; je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile.

Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. « Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette façon de penser. » car enfin de quoi s’agit-il? D’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot? Il y a bien plus : ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. » Tout le monde fut de mon avis, et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus de cas de la raison.

Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup.

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3 Comments on “Podcast : Pourquoi Lisons-nous ?”

  1. #1 laetichat
    on déc 14th, 2009 at 14:21

    Bonjour, je suis votre blog depuis le mois de Juin et j’apprécie votre travail notamment les podcasts.
    C’est une très bonne idée de résumer des livres même si d’autres sites le font, on ne retrouve pas ou peu de résumé sur des livres traitant de l’entreprenariat et le développement personnel.Vos résumés sont assez concis et développés pour s’en faire une idée général.
    J’ai écoutais tout vos podcasts et notamment ce dernier auquel j’aurai une critique à faire.
    Le titre « pourquoi lisons-nous » est une accroche qui m’a attiré car je lis beaucoup.
    Lorsque j’ai écouté votre podcast je ne m’attendais pas à ce résultat par rapport au sujet annoncé.Je m’explique:
    Je m’attendais plus à une réflexion psychologique voir personnel touchant la connaissance de soi, par exemple la lecture amène indirectement à se connaître et voilà que l’on retrouve ces réflexions me semblant les plus intéressante presque à la fin d’un long monologue pragmatique sur l’homme préhistorique.Donc je ne cache pas que je vous fait part de ma déception.Ceci n »enlèvera pas pour autant l’intérêt que je rencontre à l’égard de votre site puisque je continue à le suivre…..Bonne continuation

  2. #2 Domi
    on déc 15th, 2009 at 19:14

    Sans doute un peu long, mais (si on persiste) pertinent, et touchant par la sincérité du propos.

    Bravo et merci !

  3. #3 Olivier Roland
    on déc 15th, 2009 at 23:08

    laetichat, je comprend ton point de vue :) .
    J’ai voulu bien expliquer ce que je voulais dire par « chercher des réponses », et montrer à quel point c’est universel. Quel meilleur moyen pour le faire que de plonger dans l’Histoire pour étudier la première réponse inventée à une contrainte ?

    Alors oui c’est long, et je suis conscient que la plupart de mes lecteurs n’écouteront pas jusqu’au bout, ou serons déçus comme toi, mais c’est un choix délibéré que j’ai fait tout simplement parce que c’était le seul choix où je pouvais m’exprimer totalement authentiquement :) .

    Ce podcast est mon préféré de tous ceux que j’ai fait. Souvent, les artistes constatent que leurs oeuvres préférées ne sont pas celles du grand public, qui préfèrent leurs oeuvres plus « commerciales ». C’est peut-être le cas ici aussi. En tout cas c’est le podcast où pour le moment j’ai le plus mis mes tripes, comme semble l’avoir compris Domi. Merci à toi Domi, ton commentaire me touche ;) .


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